Eric R.

par (Libraire)
24 août 2022

LE WESTERN REVISITE

C’est un objet qui inspire le repos, la tranquillité. On l’imagine volontiers dans la galerie d’un ranch, le cow-boy tranquillement installé, le chapeau devant les yeux, se balançant au gré du vent qui balaie la plaine à la fin du jour. On pourrait rêver ainsi, et on aurait partiellement raison car ce fauteuil à bascule, qui donne le nom à l’album, on le retrouve bien dans un chariot de pionniers européens venus chercher terre et fortune dans cette lointaine Amérique. Oui mais voilà il est particulièrement beau ce siège que Daatje la petite fille de colons s’approprie au moindre arrêt. Il est beau et original car sa décoration bucolique renvoie les fermiers en devenir à leurs origines, celle de l’Europe de l’Est, des clochers à bulbes et d’une campagne slave estivale souriante. C’est leurs racines qu’ils transportent avec eux, le lien avec leur passé et il possède une valeur sentimentale estimable.

Très vite pourtant, ils découvrent que le Nouveau Monde qui devait être celui du bonheur et de la prospérité est en fait un monde de violence et de terreur où la force prime. C’est cette naissance de l’Amérique, bien éloignée du récit national de Trump, que racontent dans cet album les deux auteurs en suivant l’objet de bois, qui en passant de mains en mains va révéler les principaux mythes de l’Ouest américain. Du bandit de grands chemins au petit cow-boy naïf en passant par la prostituée du saloon et les prêcheurs évangélistes jusqu’au parvenu enrichi, nous voyageons dans un monde loin des clichés du western dont on conserve cependant les grandes étendues et les plaines à pertes de vue qui permettent à Kokor de montrer tout son talent graphique. Il fait souffler sur les pages le vent de sable, il recouvre les paysages de neige, il nous fait traverser des forêts de cactus en diligence ou à pied. En jouant de la monochromie dont il alterne la couleur dominante, il fait passer les saisons et le temps, les moments de tendresse et les violences.

Un quart de siècle nous est ainsi habilement raconté où les deux enfants premiers possesseurs du fauteuil vont se retrouver finalement dans des situations sociales bien différentes comme un symbole de la naissance de l’Amérique, profitable à certains et échec pour d’autres. Comme une boucle où la bascule d’un siège qui revient au départ de son balancement.

Originale, cette Bd participe à cette déconstruction d’une Histoire fantasmée et idéalisée mais elle le fait avec un vrai plaisir de lecture. Une lecture allongée sur une terrasse au soleil. Ou dans ce remarquable fauteuil à bascule que l’on appelle aussi … « Rocking chair ».

par (Libraire)
24 août 2022

Le vélo comme thérapie

Lionel Duroy part à vélo à destination de Stalingrad. Les lecteurs habituels de l’écrivain ne seront pas surpris, lui qui évoque souvent dans ses ouvrages son vélo Singer, le mont Ventoux où il habite. C’est autre chose que le carnet de son voyage qu’il nous propose et raconte dans Disparaitre, un titre qui dit l’objet de son périple. Lionel Duroy brille de nouveau par la pertinence de ses dialogues, de ses réflexions, qui sont celles d’un bilan de vie mais aussi celles si proches du commun des mortels. C’est jubilatoire, éprouvant, impertinent et terriblement vrai.

Lionel Duroy est un vrai cycliste: « durant tout le temps passé sur mon vélo j’ignore la dépression, c’est d’ailleurs bien pourquoi je pédale chaque jour depuis cinquante ans ». Alors il part, chargé, lesté de sacoches mais aussi de sa vie, de ses souvenirs et de livres comme souvent sur les traces desquels il va se rendre. Tout est prétexte à réactiver la mémoire et à retrouver Toto le père, Esther, Agnès deux de ses anciennes femmes, thèmes obsessionnels. Rien ne change et tout change.
Cependant désormais apparaissent de nouvelles thématiques. Lionel Duroy a soixante dix ans et sont corps se rappelle à lui, ce corps dont il imagine que ses enfants le trouvent désormais presque hors d’usage. Et la déchéance peut arriver à tout moment. Il faut la cacher et disparaitre avant qu’elle n’absorbe tout aux yeux de tous. Pourquoi ne pas mourir alors au bord de route d’épuisement, d’un accident ? « Celui qui arrive à l’âge de mourir doit prendre les devants » écrit il à plusieurs reprises. Il faut prendre la mort cette « sale conne » de vitesse mais on peut repousser cette lutte jusque’à demain, jusqu’à la visite de la prochaine ville, de la prochaine maison que l’on fait semblant d’acheter possiblement, jusqu’à la prochaine femme qui vous touchera le bras, qui vous accueillera dans son lit. Faire semblant de précéder la mort comme on fait semblant de vivre. Faire semblant d’écrire la vérité alors que l’on écrit un roman. Ou l’inverse. Se persuader en fait d’être courageux pour éviter l’angoisse.

Vélo et écriture sont deux des piliers essentiels de la vie de Lionel Duroy, deux éléments qui l’aident à survivre et à tenir en équilibre. Aussi, si vous inquiétez pour lui, sans rien dévoiler de la fin, sachez que l’écrivain n’est pas disparu et qu’il vit encore. On l’aurait surpris autour du Ventoux en train de rouler sur un de ses vélos carbone avec un carnet dans les poches pour prendre les notes de son futur roman. Où il sera probablement question de David, Claire, Coline, Anna mais aussi de Toto, Agnès, Esther. Rien ne change, tout change.

Lionel Duroy part à vélo à destination de Stalingrad. Les lecteurs habituels de l’écrivain ne seront pas surpris, lui qui évoque souvent dans ses ouvrages son vélo Singer, cette merveille de randonneuse à deux roues, le mont Ventoux où il habite, dont les routes lui sont familières. On pourrait s’attendre à un récit de voyage à la manière de Sylvain Tesson, partant en moto sur les routes de la Berezina ou de Emmanuel Ruben roulant Sur la Route du Danube. Mais Lionel Duroy ne serait plus Lionel Duroy, celui qui depuis des décennies à longueur d’ouvrages, de « romans » si mal nommés, décortique sa vie personnelle, sa vie affective, sa vie familiale. C’est donc autre chose que le carnet quotidien de son voyage qu’il nous propose et raconte dans Disparaitre, un titre qui dit l’objet de son périple. Pour être exact il est utile de préciser que ce n’est pas Lionel Duroy qui part, mais son double littéraire: Augustin, une façon habituelle de mettre en abîme la réalité et le virtuel, une sorte de protection: tout est vrai et faux à la fois. Pour s’en persuader, plus d’une centaine de pages sont consacrées à un repas de famille où ont été invités les quatre enfants de l’écrivain, rencontre dont on apprendra par la suite qu’elle a été inventée rétrospectivement lors du voyage à vélo. Un repas pour annoncer aux descendants, maintenant grands, qu’il part vers la Russie sans préciser cependant que c’est pour disparaitre définitivement. Lionel Duroy brille de nouveau par la pertinence de ses dialogues, de ses réflexions, qui sont celles d’un bilan de vie mais aussi celles si proches du commun des mortels. C’est jubilatoire, éprouvant, impertinent et terriblement vrai.

Lionel Duroy est un vrai cycliste: « durant tout le temps passé sur mon vélo j’ignore la dépression, c’est d’ailleurs bien pourquoi je pédale chaque jour depuis cinquante ans ». Alors il part, chargé, lesté de sacoches mais aussi de sa vie, de ses souvenirs et de livres comme souvent sur les traces desquels il va se rendre. Tout est prétexte à réactiver la mémoire et à retrouver Toto le père, Esther, Agnès deux de ses anciennes femmes, thèmes obsessionnels. Rien ne change et tout change.
Cependant désormais apparaissent de nouvelles thématiques. Lionel Duroy a soixante dix ans et sont corps se rappelle à lui, ce corps dont il imagine que ses enfants le trouvent désormais presque hors d’usage. Et la déchéance peut arriver à tout moment. Il faut la cacher et disparaitre avant qu’elle n’absorbe tout aux yeux de tous. Pourquoi ne pas mourir alors au bord de route d’épuisement, d’un accident ? « Celui qui arrive à l’âge de mourir doit prendre les devants » écrit il à plusieurs reprises. Il faut prendre la mort cette « sale conne » de vitesse mais on peut repousser cette lutte jusque’à demain, jusqu’à la visite de la prochaine ville, de la prochaine maison que l’on fait semblant d’acheter possiblement, jusqu’à la prochaine femme qui vous touchera le bras, qui vous accueillera dans son lit. Faire semblant de précéder la mort comme on fait semblant de vivre. Faire semblant d’écrire la vérité alors que l’on écrit un roman. Ou l’inverse. Se persuader en fait d’être courageux pour éviter l’angoisse.

Vélo et écriture sont deux des piliers essentiels de la vie de Lionel Duroy, deux éléments qui l’aident à survivre et à tenir en équilibre. Aussi, si vous inquiétez pour lui, sans rien dévoiler de la fin, sachez que l’écrivain n’est pas disparu et qu’il vit encore. On l’aurait surpris autour du Ventoux en train de rouler sur un de ses vélos carbone avec un carnet dans les poches pour prendre les notes de son futur roman. Où il sera probablement question de David, Claire, Coline, Anna mais aussi de Toto, Agnès, Esther. Rien ne change, tout change.

21,00
par (Libraire)
24 août 2022

Les épines familiales

Prendre un petit-déjeuner ensemble. Trois frères et soeurs. Le matin de l’enterrement de leur père. Comme un moment de tendresse. Une image couleur sépia. Le temps qui a passé. L’envie de se serrer. De s’embrasser. De se souvenir. De se souvenir de ce qu’ils sont devenus. Parfois étrangers l’un à l’autre. Parfois ennemis détestés. Les roses c’est la famille, l’image de la famille unie, indispensable. Le dessous ce sont les histoires de familles, ces secrets, ces blessures que l’on garde devant soi.

Autour de la table, il y a Claire, l’ainée, la raisonnable, celle qui n’a jamais soulevé aucun problème. Antoine, le cadet, en plein dans l’économie des start-ups, qui regrette toujours un amour d’adolescence. Et puis Paul, le rebelle, fâché avec son père. L’intellectuel, réalisateur de films, auteur de pièces de théâtre. Il a fait de son enfance, le terreau de son oeuvre, transformant ces jeunes années en un violent réquisitoire contre sa famille, sa classe sociale. Olivier Adam n’a pas son pareil pour scruter les relations qui s’instaurent dans ce milieu de français moyens, il dit à merveille la difficulté de construire une vie sur les fêlures d’enfance.
Dessous les roses est un roman de notre temps, reflétant nos préoccupations, soulevant les problèmes du vieillissement, du snobisme culturel, du transfuge de classe avec justesse et distance.

Eric et Vanessa

Prendre un petit-déjeuner ensemble. Trois frères et soeurs. Le matin de l’enterrement de leur père. Comme un moment de tendresse. Une image couleur sépia. Le temps qui a passé. L’envie de se serrer. De s’embrasser. De se souvenir. De se souvenir de ce qu’ils sont devenus. Parfois étrangers l’un à l’autre. Parfois ennemis détestés. Les roses c’est la famille, l’image de la famille unie, indispensable. Le dessous ce sont les histoires de familles, ces secrets, ces blessures que l’on garde devant soi.

Autour de la table, il y a Claire, l’ainée, la raisonnable, celle qui n’a jamais soulevé aucun problème. Facile à élever dirait on. Elle travaille dans le milieu hospitalier. Cela lui va bien: discrète, au service des autres. Il y a Antoine, le cadet, « moderne » en plein dans l’économie des start-ups. Il a du mal à se fixer, il regrette toujours un amour d’adolescence. Hyper sensible dit de lui sa mère. Et puis il y a Paul, le rebelle, fâché avec son père. L’intellectuel, réalisateur de films, auteur de pièces de théâtre. Il a fait de son enfance, le terreau de son oeuvre, transformant ces jeunes années en un violent réquisitoire contre sa famille, sa classe sociale qu’il dit représenter et qu’il dénigre à sa manière. Un peu le Lionel Duroy du cinéma.

Trois enfants, un père et une mère cela fait une famille et Olivier Adam n’a pas son pareil pour scruter les relations qui s’instaurent ainsi dans ce milieu de français moyens, ceux qui vivent dans les pavillons de banlieue, qui à force d’efforts ont su éviter les HLM et donné à leurs enfants les premières marches de l’ascenseur social. Un terrain, une chambre pour chacun, des vacances d’été, des études financées.

C’est cela une famille, des moments de partage, des souvenirs en commun, des émotions mais derrière les apparences des enfants se construisent et comme toujours l’auteur recherche le moment de la bascule, cet instant où l’on passe de l’adolescence à l’âge adulte, celui où l’on dit adieu à sa famille, où l’on devient un autre. Ici chacun s’est amputé à un moment précis de ses deux frères ou soeur, pour avancer. L’auteur des Lisières, en utilisant les voix de Claire et de Antoine, dit à merveille la difficulté de construire une vie sur ces fêlures d’enfance. Il porte un regard presque sociologique mais plein d’empathie pour ces parents qui font ce qu’ils peuvent, comme ils peuvent pour aider leurs enfants à grandir et à s’affranchir d’une vie laborieuse.

Qui étais je hier et qui serais je demain? Au moment de se poser cette question chacun cherche à se bâtir au présent sur des souvenirs, ou ce que l’on pense être ses souvenirs: « En définitive ce n’est peut être pas ce qu’il m’a dit. Mais c’est ce que j’ai entendu ». Peu importe, seuls subsistent les sentiments ressentis, imaginés ou réellement vécus. Ainsi se construisent des malentendus, des tromperies, des souffrances. Et Paul en inflige beaucoup à sa fratrie.

Dessous les roses est un roman de notre temps, reflétant nos préoccupations, soulevant les problèmes du vieillissement, du snobisme culturel, du transfuge de classe avec justesse et distance. Un retour réussi à des thématiques qui ont fait le succès des premiers romans de l’écrivain breton.

21,90
par (Libraire)
17 août 2022

Un grand Franck Bouysse

On ne raconte pas un livre de Franck Bouysse.
On respire l'air glacial des hauts plateaux figés dans le froid depuis des millénaires.
On observe les femmes et les hommes posés là, comme par erreur, et qui essaient de vivre avec leurs violences, leurs haines, leurs secrets.
Et puis, il y a la fin...

Eric

Ce serait dommage de commencer la chronique d’un roman de Franck Bouysse en esquissant l’histoire. Dommage et injuste car un roman de l’auteur de « Née d’aucune femme » nous offre d’abord, et toujours, un paysage à voir, un paysage sombre sous l’orage, ou comme ici un paysage blanc de neige, un paysage sourd aux sons du monde, un paysage où les hommes ne font qu’occuper momentanément l’espace, ni plus ni moins qu’un arbre ou qu’un mouton. C’est de cela qu’il s’agit d’abord, des êtres enfermés dans des maisons de pierres, de la glaise aux pieds, et du ciel gris sur la tête.

Les secrets de famille, les secrets des lieux où se succèdent les générations souvent maudites, l’écrivain prend plaisir de livre en livre à les extraire de la terre, de l’eau. Alors il utilise des mots, ce que l’on appelle le style, qui lui est sont si personnels, il nous installe sur ces plateaux et ces combes qui nous font penser aux vastes étendues de l’Aubrac, nous réchauffe au coin du feu, nous fait prendre possession lentement de l’environnement comme Harry, écrivain de la ville, auteur reconnu d’un livre essentiel aux yeux des autres, en perte d’inspiration et venu au milieu de ce nulle-part chercher la flamme capable de réveiller son envie d’écrire. Pour dire et écrire il faut s’imprégner.

A côté de la ferme abandonnée qu’il vient d’acheter, une maison qui s’éclaire parfois la nuit. On nous dit que celui qui l’habite s’appelle Caleb, un drôle de nom, pour un homme magnifique élevé par sa mère célibataire, qui le met en garde contre les dangers de l’amour des femmes. Il a un chien, comme un lien entre les deux voisins qui s’observent et ne se rencontrent jamais. A quelques lieux de là, le village, un café, une vendeuse, taiseuse, jeune et jolie comme on dit dans les livres pour faire court. Un vieux médecin en retraite qui sort chaque matin sur la place du monument aux morts à la même heure et un maire omnipotent, maître du pays. Ou qui pense l’être. C’est tout. Un huis clos entre personnes, personnages, qui s’observent et cherchent à se comprendre.

Tout n’est alors que sensations, imagination, images floutées de photographies ou de silhouettes entraperçues derrière des rideaux de voile. Des fantômes peut être. Harry va s’imprégner peu à peu du rythme de la campagne, du dégel qui surviendra un moment ou à un autre et les mots vont s’accélérer, les paysages vont révéler leurs secrets. Le récit devient polar et les mises en abîme font perdre pied au lecteur qui a quitté la chaleur de la cuisinière pour la chaleur brutale du printemps quand l’herbe naissante peut envahir la bouche, les cordes de chanvre devenir des armes et la haine de la jalousie s’étaler en lisière de champ.

On pense aux âmes et aux sorcières des cultures indiennes. On pense aux peintures de guerre dessinées sur les visages. On pense aux totems et aux crânes de bison posés sur les têtes. Franck Bouysse devient le grand ordonnateur d’une cérémonie étrange. Il devient chaman, le chaman de mots qui n’appartiennent qu’à lui et nous transportent dans son monde unique et fantastique. Par un final exceptionnel, il nous fait perdre pied, il nous fait perdre ce sol, cette terre dont il décrit si bien la force tellurique, cette terre qui recèle le secret de nos vies. Il nous laisse coi sur le bord du chemin. Franck Bouysse est un sorcier.

Paris, juillet 1942

Grasset

24,00
par (Libraire)
28 juillet 2022

Indispensable

Il aura fallu 80 ans pour que puisse être publié ce livre remarquable de Laurent Joly, le temps nécessaire à accepter cette tache de notre histoire collective, et celui dû à la recherche historique, à l’accès au maximum de sources et documents. Là est une des caractéristiques françaises de cette opération unique en Europe de rafle de la population juive: les opérations du 16 et 17 juillet 1942 furent totalement et exclusivement réalisées par l‘administration française, et notamment par la police française avec des moyens logistiques français. Ce déni national n’est plus possible aujourd’hui.

A ces faits, l’historien apporte une vision essentielle : il fait de l’ « Histoire » une histoire incarnée et notamment celle des victimes. Derrière les chiffres, ce sont des visages, des vies qui disparaissent.

Une nation se glorifie facilement de ses réussites, de ses faits d’armes utilisant le « récit national » pour se souder sur des faits emblématiques réels ou imaginaires. Elle a beaucoup plus de difficultés à regarder en face ses erreurs, ses crimes. Ainsi peut on dire qu’il aura fallu quatre vingts ans pour que puisse être publié ce livre remarquable de Laurent Joly, le temps nécessaire à accepter cette tache de notre histoire collective, et celui dû à la recherche historique, à l’accès au maximum de sources et documents. En 1978 L’histoire de France en Bande Dessinée évoquait encore « 13 000 personnes(…) arrêtées par la Gestapo ». Treize mille personnes arrêtées, le chiffre était exact puisque le 17 juillet, 12 884 victimes, pour la plupart juifs polonais, étaient recensées dans les lieux d’examen après leur arrestation et réparties entre le Vel d’Hiv et Drancy, avant d’être transférées par convois ferroviaires à Auschwitz pour être gazées. Par contre le deuxième terme de la phrase « arrêtées par la Gestapo » est un mensonge éhonté que même les contemporains de la Rafle n’auraient jamais osé avancer. Là est une des caractéristiques françaises de cette opération unique en Europe de rafle de la population juive: les opérations du 16 et 17 juillet 1942 furent totalement et exclusivement réalisées par l‘administration française, et notamment par la police française avec des moyens logistiques français. Ce déni national n’est plus possible aujourd’hui et Laurent Joly consultant des archives connues mais aussi de nombreuses inédites reprend dans son ouvrage la terrible chronologie d’une traque de la population juive qui est commune à tous les états soumis au régime nazi venant d’instaurer la « Solution Finale », mais qui présentera dans notre pays les tristes particularités d’être menée exclusivement par le régime collaborationniste sans participation de l’occupant, d’amener à la mort plus de 4000 enfants français entre deux et quinze ans et d’atteindre un chiffre inégalé de personnes raflées.

Les chiffres, les statistiques sont essentiels pour expliquer par exemple la diversité de la « réussite » des interventions domiciliaires ou leur échec en fonction des commissaires en place, de la présence massive ou non de « renforts », de l’heure des interventions. De même les documents administratifs, les notes de service interne démontrent combien le gouvernement de Vichy, ses zélés hauts fonctionnaires, le portrait et les actions de René Bousquet sont terrifiants, est allé au delà des demandes allemandes dans une sorte de volonté d’autonomie et de combinaison d’ego et de jeu politique. N’évoquant jamais le droit international qui aurait justifié leur inaction, ces gouvernants, des policiers parfois antisémites, souvent disciplinés ont fait ce qu’aucun pays étranger ne fit.

Aucune culpabilisation ou flagellation nationale cependant et sont évoqués aussi les fonctionnaires, qui ferment les yeux, ceux qui attendent patiemment devant la porte avant de s’en aller, ceux qui colporteront volontairement et de manière très efficace les jours précédents la rumeur de l’opération, mais aussi des concierges qui protègent des familles entières. Laurent Joly tord même le cou au fantasme d’une France délatrice, accusant et dénonçant par des milliers de lettres anonymes son voisin. Au delà des comportements individuels difficilement quantifiables et raisonnables c’est le mécanisme étatique qui est mis en exergue de manière implacable.

A ces faits intangibles, incontestables l’historien apporte une vision supplémentaire essentielle: il fait de l’ « Histoire » une histoire incarnée et notamment celle des victimes. Derrière les chiffres, ce sont des visages, des vies qui disparaissent. Les témoignages sont nombreux comme celui de Georges Wellers qui décrit la déportation à 5 heures du matin des enfants à peine réveillés: « (…) on appelait les gendarmes qui descendaient sur leurs bras les enfants hurlant de terreur ». Dans le souci de faire du nombre ce sont à côté de milliers d’étrangers « qui ne faisaient de tort à personne, des centaines de français d’adoption, modestes brocanteurs, employés aux écritures, secrétaires, boulangers-patissiers, étudiants » qui furent les victimes d’un régime soucieux de plaire à l’occupant par antisémitisme souvent, par inhumanité toujours.